La prévention, longtemps le parent pauvre du système de santé en France, retrouve une place centrale dans les priorités de santé publique. Avec l’émergence des Infirmiers de Pratique Avancée (IPA), le visage de la prévention évolue. Ces professionnels, forts d’une formation spécifique et d’une expérience de terrain, repositionnent le rôle infirmier comme acteur clé non seulement du suivi médical mais aussi de l’équité en santé. Cette évolution répond à un triple défi : vieillissement de la population, explosion des maladies chroniques et inégalités territoriales et sociales d’accès aux soins.
La création du métier d’infirmier de pratique avancée en France date de 2018 (loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 et décret n° 2018-629 du 18 juillet 2018). Les IPA disposent de compétences élargies par rapport aux infirmiers diplômés d’État. Ils interviennent, en collaboration avec les médecins, dans des champs variés, dont :
Formés au niveau Master (Bac+5), les IPA peuvent poser un diagnostic, réaliser des actes techniques, prescrire certains examens ou médicaments selon les protocoles, suivre des patients chroniques, et jouer un rôle pivot auprès du réseau de soins et de prévention.
Selon l’Ordre national des infirmiers, la France compte, début 2024, plus de 3 700 IPA diplômés, dont une part croissante exerce en soins primaires et prévention (source : Ordre national des infirmiers).
Plusieurs territoires, notamment ruraux ou urbains défavorisés, subissent une pénurie de médecins généralistes et une offre de soins spécialisée limitée. Ce déficit est accentué par des facteurs socio-économiques, la distance aux structures de soins et la fragmentation du parcours de santé.
Des études menées au Royaume-Uni et au Canada, où les métiers d’infirmiers cliniciens existent depuis plus de 20 ans, ont prouvé leur impact sur la diminution des hospitalisations évitables et une meilleure prise en charge précoce des maladies chroniques (source : OMS). En France, le rapport de la DREES de 2023 indique déjà des premiers effets : réduction du recours aux urgences pour les patients suivis par des IPA, augmentation des taux de dépistage et amélioration de l’adhésion aux programmes de prévention (source : DREES).
L’intervention des IPA en prévention va de la promotion de la santé à la détection précoce de pathologies, avec une capacité d’action large :
Dans la plaine de la Limagne, dans le Puy-de-Dôme, la maison de santé de Riom a intégré trois IPA en prévention dès 2022. Ils dédient une part significative de leur temps à des actions de dépistage des pathologies cardio-vasculaires et au suivi des personnes âgées isolées. Le taux de participation aux campagnes de dépistage colorectal, traditionnellement bas, a progressé de 15 % en un an (données ARS Auvergne-Rhône-Alpes, 2023).
Par ailleurs, la fluidité de la communication entre IPA, médecins et acteurs sociaux facilite l’orientation vers des dispositifs sociaux (complémentaire santé solidaire, ateliers de prévention du Conseil départemental, etc.), favorisant une prise en charge globale là où l’isolement aurait pu la compromettre.
| Année | Nombre d’IPA diplômés | Proportion orientée prévention / soins primaires |
|---|---|---|
| 2019 | 900 | 10 % |
| 2021 | 2 100 | 23 % |
| 2023 | 3 700 | 28 % |
En 2024, près d’un tiers des IPA en activité consacrent plus de la moitié de leur travail à la prévention et à l’accompagnement des publics fragiles (source : HAS).
Malgré des résultats encourageants, le déploiement des IPA dans la prévention reste freiné par plusieurs obstacles :
Néanmoins, la stratégie nationale « Ma santé 2022 » et le rapport Braun (2023) recommandent une montée en charge progressive du rôle des IPA sur les sujets de prévention et un élargissement de leurs interventions à la santé mentale, la précarité, ou encore les maladies émergentes.
En Auvergne Rhône-Alpes, plusieurs dispositifs expérimentaux de financement, portés par les ARS, testent l’intégration des IPA à l’échelle des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), permettant d’évaluer leur impact collectif sur la santé de la population.
S’appuyer sur les IPA pour renforcer la prévention signifie élargir le cercle des professionnels de santé capables d’identifier, d’accompagner, d’éduquer et de coordonner au plus près des besoins locaux. Cette stratégie facilite notamment le repérage des inégalités sociales et territoriales de santé, souvent invisibles dans le parcours traditionnel.
À moyen terme, les IPA représentent donc une ressource stratégique pour améliorer la couverture préventive, en particulier pour :
Si la France reste au début de ce renouveau, les expériences de terrain illustrent qu’une meilleure répartition et valorisation du rôle des IPA pourrait réduire significativement les disparités devant la santé. Les IPA font partie de ces nouveaux visages de la prévention qui rapprochent l’expertise des professionnels du quotidien des habitants.
Pour aller plus loin, une implication renforcée des pouvoirs publics dans la formation, la reconnaissance et le financement structurel des actions préventives des IPA, ainsi qu’une évaluation continue de leurs impacts, seront déterminantes pour le système de santé.
Rendre la prévention accessible à tous, dans chaque quartier ou village, nécessite de reconnaître la place grandissante de ces professionnels engagés. Un enjeu d’équité, mais aussi d’efficacité pour la santé de demain.