Renforcer la littératie en santé chez les publics précaires : un défi essentiel pour l’Auvergne-Rhône-Alpes

24 avril 2026

La littératie en santé, ou « health literacy », désigne la capacité à comprendre, évaluer et utiliser des informations liées à la santé pour prendre des décisions éclairées. Selon l’OMS, « une faible littératie en santé est associée à une moins bonne connaissance des maladies, une moindre utilisation des services de prévention, une moindre adhésion thérapeutique et, au final, à de moins bons résultats de santé » (OMS Europe).

Ce concept ne se limite donc pas à la lecture de notices ou à la compréhension de diagnostics. Il englobe :

  • L’accès à l’information (physiquement et linguistiquement accessible)
  • La compréhension du message, qu’il soit délivré oralement, à l’écrit, ou même sous forme numérique
  • La capacité à évaluer la fiabilité de l’information
  • La prise de décision et le passage à l'action (prévention, orientation vers le soin, etc.)

En France, d’après l’enquête IVL de 2014, 54 % des personnes de 18 à 75 ans disposaient d’un niveau de littératie en santé qualifié de « fragile » ou « problématique » (Santé publique France). Ce taux grimpe à plus de 70 % chez les personnes en situation précaire, moins diplômées, ou maîtrisant imparfaitement la langue française.

Région marquée par des contrastes socio-économiques marqués, l’Auvergne-Rhône-Alpes n’échappe pas à la règle. L’INSEE estime qu’en 2020, plus de 800 000 habitants vivaient sous le seuil de pauvreté. Cette précarité s’accompagne souvent de freins cumulés :

  • Faible maîtrise de la langue française
  • Difficultés d’accès aux soins (zones rurales, foyers d’hébergement, absence de couverture complémentaire…)
  • Sentiment d’exclusion face au « jargon médical » et à la dématérialisation des démarches
  • Manque de confiance envers les institutions

Il en résulte une surreprésentation des populations précaires parmi les personnes confrontées à la « zone grise » de la littératie en santé, se traduisant par :

  • Un retard au diagnostic
  • Moins de recours à la prévention (dépistages, vaccinations…)
  • Moins de suivi des traitements ou examens
  • Une difficulté à faire valoir ses droits (aide médicale d’État, Complémentaire santé solidaire…)

Loin d’être périphérique, la question de la littératie conditionne l’efficacité des politiques de prévention et d’accès aux soins, et pèse sur les indicateurs de santé régionaux (mortalité prématurée évitable, renoncements aux soins, etc.).

La faiblesse de la littératie ne procède jamais d’un défaut individuel isolé. Elle est le fruit d’interactions complexes :

  • Le niveau d’études, qui conditionne la capacité à décoder l’information spécialisée
  • L’environnement familial et social, qui façonne les attitudes vis-à-vis de la santé et des professionnels
  • L’expérience du système de santé, marquée parfois par des ruptures, des errances ou des incompréhensions répétées
  • Les inégalités numériques (fracture digitale), qui se renforcent avec la multiplication des services en ligne

On observe par exemple que l’automatisation grandissante des services administratifs et de santé (dépôts de dossier en ligne, prise de rendez-vous dématérialisée) rend l’accès à l’information plus complexe pour ceux qui n’ont ni l’équipement adéquat ni les compétences pour naviguer sur Internet (Ministère des Solidarités et de la Santé, rapport 2022).

L’enjeu est donc d’agir à plusieurs échelles, du terrain au système, en impliquant à la fois les institutions, les professionnels, les associations et les citoyens eux-mêmes.

Rendre l’information plus lisible et accessible à tous

  • Développer le langage clair en santé : Privilégier un vocabulaire simple et compréhensible, proscrire le jargon médical quand cela est possible, expliciter les termes complexes. L’« easy-to-read » s’impose de plus en plus dans l’édition de supports (guides, affiches, sites web). Plusieurs hôpitaux de la région ont adopté la relecture de tous leurs documents patients par un comité de médecins et d’usagers, aboutissant à une meilleure compréhension, notamment pour les personnes sans diplôme ou non francophones (expérience CHU de Saint-Étienne, 2021).
  • Accessibilité linguistique et numérique : Traduire les supports essentiels dans les principales langues parlées localement (arabe, turc, albanais, portugais, mandarin…). Proposer systématiquement des versions adaptées pour les personnes en situation de handicap (FALC, braille, audio).
  • Multiplier les formats d’information : Affiches, vidéos courtes, podcasts, ateliers interactifs… La variété des supports favorise la compréhension et la mémorisation d’informations capitales (exemple : clips vidéo multilingues réalisés par la Maison de la Métropole de Lyon pour expliquer la vaccination COVID en 2021).

Former et accompagner les professionnels de santé et du social

  • Formation initiale et continue : Plusieurs universités de santé ont intégré un module de littératie et communication « en langage clair » à destination des médecins et infirmiers. Un professionnel formé valorise l’écoute active, pose des questions ouvertes, favorise l’autorisation à « ne pas comprendre », reformule avec le patient.
  • Embaucher ou collaborer avec des médiateurs en santé : La médiation sanitaire (notamment auprès des publics migrants ou sans abri) permet de créer un pont entre le patient, le système et les institutions. Ces professionnels, issus souvent du même milieu culturel ou linguistique que les bénéficiaires, facilitent la compréhension, l’orientation et la prise en charge.
  • Outiller les équipes : Diffuser des grilles d’évaluation rapide du niveau de littératie, pour adapter en situation réelle la communication (outils « teach back », pictogrammes, supports imagés…).

Aller « vers » les publics éloignés : les exemples qui fonctionnent

Les démarches dites d’« aller vers » s’ancrent dans la proximité, la confiance, et la réalité des conditions de vie. En Auvergne-Rhône-Alpes, plusieurs dispositifs innovants ont démontré leur efficacité :

Initiative Public cible Actions Résultats observés
Bus santé mobile (Puy-de-Dôme) Habitants de zones rurales isolées Consultations, dépistages, ateliers « santé en images » +40% de demandes de dépistage et d’accès à la vaccination
Médiateurs santé (Métropole de Lyon) Personnes migrantes et sans domicile Accompagnement personnalisé, traduction, Ateliers FALC Augmentation du recours au suivi prénatal et aux dépistages VIH/VHB
Quartiers santé (Grenoble-Alpes Métropole) Personnes précaires, jeunes et familles monoparentales Animations collectives, stand d’information, éducation nutritionnelle ludique, orientation vers les structures Meilleure participation aux campagnes de vaccination scolaire

Les retours d’expériences soulignent que la dimension relationnelle — présence physique hors des espaces institutionnels, écoute sincère, accompagnement personnalisé — compte autant que la qualité des informations délivrées.

Intégrer la littératie dans tous les dispositifs de lutte contre la précarité

  • Repérer la problématique lors des actions sociales : Les travailleurs sociaux (CCAS, missions locales, intervenants associatifs) doivent pouvoir identifier les situations de faible littératie et orienter vers des relais adaptés.
  • Inclure la « co-construction » : Impliquer les personnes concernées dans la création des outils (brochures, ateliers), pour s’assurer de leur pertinence et de leur langage.
  • Faire de la littératie en santé un critère dans l’évaluation des projets territoriaux et associatifs : Intégrer des indicateurs de compréhension effective des messages dans les appels à projets santé.

Si le numérique représente aujourd’hui un levier considérable, sa généralisation reste conditionnée aux capacités d’accès des publics les plus précaires. Les initiatives de formation numérique pour l’accès aux droits (ateliers « e-administration », « Ma santé en ligne ») rencontrent un écho favorable mais se heurtent au manque de matériel, de réseau ou de confiance.

Parallèlement, de nombreux réseaux associatifs de la région (ATD Quart-Monde, Croix-Rouge, Secours Catholique, CAIS, etc.) ont développé des permanences d’accompagnement administratif et d’aide à la compréhension des démarches de santé.

Cette complémentarité entre solutions digitales et accompagnement humain apparaît indispensable pour diminuer la fracture. Quelques pistes concrètes à renforcer :

  • Favoriser la mise à disposition gratuite de matériel informatique dans les centres sociaux et PMI
  • Développer les binômes « aidant numérique – médiateur santé »
  • Créer ou renforcer les espaces « info-santé » dans les quartiers prioritaires
  • Mobiliser les acteurs communautaires (sportifs, enseignants, leaders d’opinion immigrés…) pour relayer les messages de prévention

Responsabiliser l’ensemble des acteurs — professionnels, décideurs, citoyens, acteurs associatifs — paraît aujourd’hui capital. La littératie en santé ne doit pas peser seulement sur la personne en situation de précarité. Elle relève d’un véritable « devoir de clarté » du côté des institutions et des professionnels.

La région Auvergne-Rhône-Alpes dispose d’un tissu associatif dense, de collectivités engagées et d’une capacité d’innovation reconnue en santé communautaire. Malgré ces atouts, la persistance des écarts d’accès aux droits et à la prévention montre qu’il reste urgent d’agir — en s’inspirant des démarches qui fonctionnent et en renforçant leur diffusion.

Élaborer, tester, puis généraliser les solutions qui marchent : contrats locaux de santé plus ambitieux sur cette thématique, accès facilité à la formation des médiateurs, ou encore coproduction des outils avec les usagers… Les pistes d’action sont devant nous.

La littératie en santé, loin d’être un luxe, est l’un des leviers majeurs pour que chacune et chacun puisse véritablement devenir acteur de sa santé, quelles que soient ses fragilités. Les ressorts d’une société plus inclusive et solidaire résident, pour une large part, dans la clarté et l’accessibilité des messages de santé, et dans la capacité à accompagner chaque citoyen vers leur appropriation pleine et entière.

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