Les EJE, acteurs décisifs face aux premiers déterminants des inégalités de santé

27 juillet 2026

Les inégalités de santé ne débutent pas à l’âge adulte, ni même à l’adolescence : elles s’ancrent, souvent silencieusement, dès la petite enfance. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 60 % des déterminants qui influencent la santé tout au long de la vie s’installent avant l’âge de 6 ans (OMS). La région Auvergne Rhône-Alpes ne fait pas exception : les disparités d’accès à la prévention, à l’éducation, au logement et à l’alimentation y pèsent dès les premiers mois de la vie.

Ces inégalités se manifestent de plusieurs manières :

  • Différences d’accès aux soins préventifs (dépistages, visites systématiques) entre quartiers, bassins de vie et selon le niveau socio-économique.
  • Risque accru d’exposition aux facteurs environnementaux délétères (insalubrité, pollution, précarité alimentaire).
  • Fragilités du lien parental en situation de précarité, majorant le risque de troubles du développement psychomoteur ou du langage.

Face à ce constat, une catégorie de professionnels joue un rôle souvent méconnu mais fondamental : les éducateurs de jeunes enfants (EJE).

Si l’image de l’EJE renvoie fréquemment à la notion de “garderie”, leur mission dépasse largement la simple surveillance. Les EJE placent l’éveil, la prévention précoce et le soutien à la parentalité au cœur de leurs pratiques. Leur action structure la trajectoire de santé des enfants, particulièrement pour ceux exposés à divers risques sociaux ou environnementaux.

En structures d’accueil collectif (crèches, multi-accueils, halte-garderies) comme en relais d’assistants maternels, les EJE interviennent au croisement de la santé, de l’éducation et du social. Ils contribuent :

  • À repérer précocement les signes d’alerte ou les vulnérabilités (retards de développement, troubles sensoriels ou comportementaux, difficultés alimentaires, situations de maltraitance).
  • À construire un environnement protecteur favorisant le bien-être, l’éveil sensoriel et le développement global de l’enfant.
  • À accompagner les familles, notamment les plus vulnérables, dans l’accès à l’information, aux droits, aux dispositifs de soutien.
  • À relayer, orienter et mobiliser un réseau pluridisciplinaire (médecins de PMI, psychologues, assistantes sociales, etc.).

Selon un rapport de la Caisse nationale des Allocations familiales (Cnaf, 2022), près de 45% des enfants les plus pauvres n’ont pas accès à une place en EAJE (établissement d’accueil du jeune enfant). Là où les enfants fréquentent ces structures, la proportion de familles monoparentales ou en situation sociale précaire reste faible, accentuant les inégalités d’accès à la socialisation et au repérage précoce.

Concrètement, comment les EJE peuvent-ils lutter contre les inégalités de santé, au quotidien ? Plusieurs axes se dessinent.

1. Repérage et prévention précoce

  • Dépistage des troubles : dès les premiers mois, les EJE sont sensibilisés à l’observation fine du développement. Un retard de langage, des difficultés d’interaction, des troubles alimentaires ou du sommeil, signalés tôt, permettent une prise en charge coordonnée avec les services de PMI (Protection maternelle et infantile), ORL, pédopsychiatres ou orthophonistes.
  • Prévention des accidents domestiques et infections saisonnières : l’information des familles sur le syndrome du bébé secoué, l’intoxication au plomb, la prévention des bronchiolites ou des pathologies infectieuses fréquentes fait partie de leurs missions.

2. Accompagnement de la parentalité et réduction des inégalités sociales

  • Soutien aux pratiques éducatives : ateliers collectifs, moments d’échange avec les parents, organisation de “cafés parents” autour de la diversification alimentaire, du sommeil ou du jeu participent à renforcer les compétences parentales. Selon l’IRDES (Institut de Recherche et Documentation en Économie de la Santé), ces espaces bénéficient avant tout aux familles les moins informées ou les plus isolées.
  • Médiation interculturelle : en contexte migratoire, les EJE facilitent la compréhension réciproque entre les normes institutionnelles françaises et les pratiques parentales d’origine, ce qui favorise l’intégration et adapte l’accompagnement aux réalités des familles.

3. Accès à la santé et au soin

  • Orientation : en cas de suspicion de carence, de troubles du développement ou de situations de vulnérabilité, l’EJE joue un rôle de “passeur” vers les acteurs de santé : PMI, équipe de coordination des parcours complexes, réseau de santé local, etc.
  • Éducation à la santé : alimentation, hygiène, vaccination font l’objet d’ateliers ludiques ou d’informations ciblées, adaptés à la compréhension des familles.

La région se distingue par la richesse de son tissu d’innovation sociale. Plusieurs initiatives portées par ou avec les EJE illustrent la capacité d’adaptation des professionnels aux besoins du terrain :

Nom de l’initiative Localisation Spécificité
Passeur de mots, passeur d’histoires Clermont-Ferrand Ateliers de lecture partagée pour enfants issus de familles en précarité linguistique, renforçant le développement du langage
Crèches “à vocation d’insertion professionnelle” (AVIP) Saint-Étienne, Lyon Accueil prioritaire d’enfants de familles en insertion professionnelle, appui à la parentalité et inclusion sociale
Schéma SIEL (Santé Inégalités Enfance Locale) Drôme Coordination PMI/éducation/associatif pour repérer, orienter et suivre les situations d’enfants en difficulté sociale ou de santé

Présentés lors des Journées de la Petite Enfance ou portés par les acteurs locaux comme l’IREPS ou les conseils départementaux, ces dispositifs montrent un engagement concret en faveur de l’accès universel à l’éducation, à la santé et à la prévention.

Malgré la diversité de leurs missions, les EJE se heurtent à plusieurs obstacles structurels qui limitent la portée de leur action :

  • Manque de moyens humains et financiers : le taux d’encadrement réglementaire reste souvent inférieur aux besoins des quartiers prioritaires ou des zones rurales isolées (source : ONAPE, Observatoire National de la Petite Enfance).
  • Inégalités d’accès aux formations continues : alors que les besoins se complexifient (montée des troubles du développement, travail en réseau pluridisciplinaire), les opportunités de formation en santé globale, médiation et accompagnement social sont inégalement réparties selon les territoires.
  • Poids des restes à charge : même avec les efforts croissants de tarification solidaire, les frais de garde restent un frein pour de nombreux ménages précaires, qui se tournent vers des systèmes informels, moins encadrés et moins favorables au repérage précoce.
  • Inégalités d’accès selon le statut professionnel des familles : nombre de places en crèche encore réservé aux salariés de la fonction publique ou du secteur hospitalier, au détriment de familles en parcours d’insertion ou en précarité.
  • Plaider pour le développement des crèches AVIP sous convention avec les CAF ou les collectivités, afin d’ouvrir l’accueil aux familles en situation d’insertion, de migration ou de fracture sociale.
  • Renforcer les ponts entre PMI, structures d’accueil et réseaux associatifs, par exemple via des plateformes territoriales d’appui, permettant une identification et une orientation plus fluide des situations complexes.
  • Intégrer systématiquement les EJE aux diagnostics territoriaux de santé et aux projets locaux de prévention, pour faire remonter les besoins du terrain.
  • Promouvoir la place des parents dans la gouvernance des établissements, y compris via la formation de “pairs aidants” issus de différents milieux sociaux, pour créer des relais de confiance auprès des familles éloignées des dispositifs traditionnels.

Donner à tous les enfants la possibilité de bien démarrer dans la vie, c’est avant tout garantir un accès à un accompagnement de qualité dès la petite enfance, y compris dans les contextes de précarité ou d’exclusion. Les EJE, par leur positionnement entre soin, prévention, social et éducation, incarnent aujourd’hui une “frontière avancée” de la lutte contre les inégalités de santé.

Soutenir leur formation, renforcer leur coopération avec les acteurs médico-sociaux et ouvrir largement les dispositifs d’accueil constituent des leviers majeurs pour que les promesses de l’équité en santé deviennent réalité sur tous les territoires.

Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question, plusieurs rapports et guides pratiques sont disponibles auprès de la HAS, de la CNAF, de la Fédération des acteurs de la solidarité, ou encore sur le portail Resource Petite Enfance.

En savoir plus à ce sujet :